Elle est là, recroquevillée dans la salle d'attente, le souffle coupé.

Je l'appelle par son nom. Elle lève les yeux et son regard se rempli de panique.

Nous prenons l'ascenseur pour arriver jusqu'à mon bureau et elle n'y tient plus. Elle pleure. Elle ne peut arrêter ce flot qui sort de son corps sans qu'elle ne puisse rien y faire.

Elle ne m'a encore rien dit mais je sais déjà les raisons qui l'amènent vraisemblablement à venir me consulter.

Elle a 25 ans, vit en concubinage, et ne supporte plus sa vie. Plus exactement, ce qu'elle ne supporte plus c'est de faire avec ce qui lui est arrivé lorsqu'elle était enfant, et qu'elle a tenté d'enfouir au fond de sa mémoire, comme si cela n'avait jamais existé.

Aujourd'hui, elle est au pied du mur. Elle ne peut plus faire comme si rien ne s'était passé. Ce passé l’a rattrapé, et lui interdit aujourd'hui de vivre le présent.

Une fois arrivée dans mon bureau et installée, elle parvient, entre deux sanglots, à m'expliquer que si elle est venue me voir c'est pour me parler de ce que son oncle lui avait fait lorsqu'elle était petite.

Ses yeux sont remplis de terreur. Je comprends qu’elle a jusque-là gardé le secret. Elle est terrorisée à l'idée qu'on puisse ne pas la croire. Effrayée à l'idée d'être obligée d'expliquer à sa mère que le mari de sa propre sœur l’a sexuellement agressée alors qu'elle avait une dizaine d'années.

Je lui explique alors que si elle est venue jusqu'à moi, c'est qu'elle n'a plus le choix. Qu'elle soit cru ou pas est finalement secondaire. Il est impératif pour elle de parler, de dire ce qu'elle a vécu, car sinon elle risque d'en mourir. Même si ce n'est pas physiquement, c'est une mort psychologique qui l’ attend.

Elle en convient avec un petit sourire et la peur qui était la sienne de ne pas être crue s'estompe un peu au profit d'une nécessité qui s'impose à elle.

Elle n'a pas déposé plainte car elle n’a, à ce jour, pas osé le faire. Elle vient me voir pour en quelque sorte puiser la force de faire le nécessaire et d'entendre que c'est le bon choix.

Je ne lui dis pas que c'est le bon choix, je lui explique que c'est le seul choix qui s'offre à elle.

Je ne sais pas ce que je donnerai pour que ceux qui sont ensuite amenés à juger ce genre d'affaires soient présents et qu'ils aient à faire face à tant de souffrance  pour qu'il puisse enfin comprendre qu'elle ne peut pas être feinte.

Il reconnaîtra peut-être les faits. Son parcours judiciaire s'en trouvera grandement raccourci et facilité.

Mais même s'il ne reconnaît pas ces faits, le simple fait pour elle de les avoir dénoncés représente une avancée sans commune mesure pour lui permettre de vivre sa vie sans être en permanence polluée par ce qui lui est arrivé.

Elle est repartie de mon cabinet un peu calmée, peut-être un peu rassérénée. Elle a le nom de l'officier de police judiciaire qu'elle doit contacter si elle se décide, et je sais qu'elle le fera.

Aujourd'hui, comme presque chaque jour, une nouvelle victime a passé la porte de mon cabinet et j'ai pris l'engagement de l'accompagner jusqu'à ce qu'elle aille mieux.


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