Dans la nuit du 14 au 15 avril 2011, Ruddy appelait les secours en indiquant qu'un homme était en train de se vider de son sang dans son appartement.

À leur arrivée, les secours constataient effectivement la présence d'un corps sans vie. Il trouvait Ruddy prostré dans son canapé, et celui-ci s'effondrait lorsqu'il prenait conscience du fait que cet homme venait de mourir.

Ruddy était renvoyé devant la cour d'assises de vaucluse pour répondre de cet assassinat. Il a toujours expliqué qu'il ne se rappelait plus précisément de ce qui s'était passé, mais il ne contestait pas le fait que c’était lui qui avait donné la mort à cette victime qui s'avérait être son voisin.

J'ai assuré la défense  de Ruddy devant la cour d'assises.

 À cette occasion, j'ai découvert un parcours de vie particulièrement marquant.

Ruddy est né le 8 août 1977  d'un père cadre commercial et d'une mère secrétaire de direction, habitants dans la région parisienne. Il s'agissait d'un couple relativement aisé. C'était le fils unique de ce couple, son père  ayant eu trois enfants d'une précédente union mais qui ne vivait pas à leur domicile.

Dès sa naissance, Ruddy montrera des signes d'agitation importants  qui conduiront les médecins à  le médicaliser très tôt.

En 1981, Ruddy revient de l'école accompagnée par sa mère. Arrivé dans la maison il ne trouve pas son père au rez-de-chaussée. Il monte à l'étage et dans la chambre découvre un spectacle macabre. Le père de Ruddy git dans son sang après s'être tiré une balle dans la tête. On apprendra par la suite que cet homme  a tenté tenter de se suicider parce qu'il s'était vu refuser une promotion au sein  de son travail.

Ruddy va être impacté violemment par cette vision. Le père lui laissera un mot pour expliquer son geste.

 

 

 

« Mon petit chéri,

je te demande pardon pour ce que je vais faire mais je ne me sens plus capable de faire de toi un homme, je te confie à ta mère, elle le fera beaucoup mieux que moi.

Je veux que tu saches que je t'aimai plus que tout, plus qu’une femme, plus qu'une maîtresse, que je t'ai voulu pour te donner ce qu'il y avait de mieux au monde.

Le monde aujourd'hui, je ne sais plus ce que cela représente mais je sais que tu seras plus heureux sans moi qui ai tout gâché, tout raté.

Essaye de me pardonner. »

Le père ne décédera pas des suites de ce coup de feu mais sera porteur de graves séquelles.

 Après six mois de coma, il se réveillera hémiplégique. Il a perdu tous ses acquis et la mère de Ruddy se retrouve avec deux enfants à son domicile, son fils et son mari.

Elle va être obligée de privilégier les soins à son mari, Ruddy vivant cet événement comme un abandon. Il sera placé pendant trois années en pension, ce qui renforcera ce sentiment.

À 13 ans il retourne au lycée public et découvre l'alcool et le cannabis. Il noie son mal-être. Il est en révolte contre  ses parents. Les premiers signes de désordres psychiatriques apparaissent.

Dés 15 ans il va demander à être placé par un juge pour enfant qui le placera dans des hôtels du 18e arrondissement de Paris sous l'égide d'une association. Il se retrouvera dans le quartier de Barbès  où il découvrira  l'héroïne, l'alcool, les cachets.

Le jour de ses 18 ans, il fera sa première tentative de suicide.

 Les hospitalisations se multiplient même de manière contrainte.

À partir de la de 20 ans, Ruddy prendra la route. Il s'enfoncera dans l'alcoolisme et la toxicomanie.

 Son parcours est régulièrement émaillé de séjour à l'hôpital soit pour des tentatives de suicide, soit pour des automutilations, des scarifications, soit encore pour des tentatives de sevrage ; il fera 11  cures de désintoxication en quatre ans.

Ses parents s'installent dans le sud de la France.

En 2009, il perd ses grands-parents maternels qui l’avait recueillis pendant quelques années dans son enfance.

En 2010 sa demi-sœur est assassinée par son compagnon.

Il est toujours aussi mal  et il va de tentative de suicide en hospitalisations à la demande d'un tiers.

Puis finalement il va intégrer le domicile de ses parents dans une petite ville du Vaucluse. Il est atteint d'agoraphobie et ne sortira que deux fois du domicile des parents dans la période du 20 août 2010 au début du mois d'avril 2011.

Il rejoint son père puisqu'il est, comme lui, titulaires de l'allocation adulte handicapé…

Au début du mois d'avril il intégrera un appartement autonome. Il rencontre un voisin qui est en tout point son double. Ils ont le même parcours de vie, ont fréquenté les mêmes centres de cure et de postcure.

 Il investit cette relation à fond mais il n'est malheureusement pas équipé pour gérer ses émotions.

Le mois d'avril 2011 et le mois où tout bascule dans la vie de Ruddy.

Quelques jours avant le 11 avril, il remettra une somme de 40 € à son voisin pour que celui-ci lui procure du cannabis

. Le 11 avril, il  retourne le voir pour lui demander son produit et son voisin  lui annonce alors qu'il n'a ni produit ni argent.

 On comprendra ensuite que ce dernier s'était vu plus ou moins dérobé cet argent par  des jeunes voyous qui squattait son domicile et qui avait acheté de l'alcool avec cet argent. Dans la nuit du 11 au 12 avril il sera chez son voisin et l'un des jeunes sur place va le rouer de coups. Il s'en suivra une double fracture du plancher orbital. Ruddy, qui est pourtant un colosse, est un peureux.

Le 12 avril en fin de matinée il appelle sa mère au secours pour que cette dernière l'amène à l'hôpital. Il ne voit plus d'un oeil et a le visage tuméfié. Celle-ci  ne le reconnaît pas non seulement physiquement mais psychologiquement. Il est devenu agressif, irascible, ingérable. Les consultations à l'hôpital et chez les spécialistes sont émaillées d'incidents générés par Ruddy.

Le 13 avril, il va déposer plainte auprès de la gendarmerie pour les faits qu'il a subis. Sa mère a donné congé de cet appartement qu'il ne peut plus occuper. Dans l'esprit de Ruddy, c'est reparti pour la galère, la route, l'errance.

Le 14 avril, après une visite chez un orthoptiste particulièrement mouvementée, on constate qu’il a de plus en plus de mal à se maîtriser. Il rentre chez ses parents en fin d'après-midi et pour la première fois de sa vie, il est infect avec sa mère, l'insulte,  prononce des  mots qu'elle n'a jamais entendu dans sa bouche.

N'y tenant plus elle lui dira vertement qu'elle ne peut plus supporter une telle attitude et que s'il n'est pas capable de se maîtriser il n'a qu'à prendre la porte.

En réponse, Ruddy lui dira :

« menteuse, tu m'avais dit que tu m'aimerais toujours. »

Il prépare son sac, comme pour reprendre la route, prend sa tente et son sac de couchage. Mais finalement, il réalise qu’il a donné congé de l'appartement mais que celui-ci est payé jusqu'à la fin du mois.

Il retourne donc dans cet appartement. Il a décidé d'en finir. Il commence à boire des bières en y mélangeant de l'alcool à 90. Il prend des anxiolytiques, a déjà pris du cannabis cours de l'après-midi.

Pour des raisons que nul ne comprend, il ira chercher son voisin qui viendra à son domicile. À partir de cet instant, j'ai la conviction que la pulsion va prendre le pas sur la conscience. Il va lui infliger pendant plus de 2:00 d'insupportables blessures dont une s'avérera mortelle.

Il est incapable de relater ces faits. Il explique qu'il reprend conscience et voit ses baskets rouges de sang. C'est dans ces conditions qu'il appellera les secours.

Pas moins de quatre psychiatres vont se succéder pour examiner la personnalité de Ruddy.

 Le premier, qui le verra en garde à vue, dont la mission consiste à savoir si l'état de santé de cet homme est compatible avec la mesure de garde à vue expliquera qu’il n'y a aucune difficulté à la poursuite de cet acte.

L'expert suivant qui sera désigné par le juge d'instruction a pour mission de vérifier notamment si le discernement de Ruddy était altéré ou aboli au moment de la commission des faits.

Il conclura à une absence d'altération de ce discernement.

Une contre-expertise sera décidée à la demande de la défense et le psychiatre suivant précisera qu'à son sens, compte tenu de la structure de personnalité de Ruddy et de son addiction poly toxicomaniaque, son discernement était altéré au moment des faits.

Un quatrième et dernier expert psychiatre aura lui la charge d'examiner Ruddy mais aussi de reprendre l'intégralité de son dossier médical, ce qui ne fut pas chose facile.

Il y retrouvera plus de 15 années d'hospitalisation et de soins psychiatriques avec des  diagnostics variables qui font de Ruddy parfois un garçon psychotique, mais parfois seulement une personnalité psychopathique.

 Une chose est certaine, il est dans un état de conscience tout relative.

C'est dans ces conditions que ce dossier va être examiné par la cour d'assises. Il est bien évident que le degré de conscience de l'accusé au moment des faits sera le principal du débat qui se tiendra devant cette cour.

 Les experts s'y sont succédés et ont réitéré leur conclusion.

 

Au cours des plaidoiries, les deux avocats des parties civiles nieront l'existence de cette altération considérant qu'il s'agit de manipulation

. L'avocat général en charge de représenter la société en fera rigoureusement de même, concluant à l'extrême dangerosité du personnage et sollicitant une peine de 30 ans de réclusion criminelle assortie d'une période de sûreté des deux tiers.

Pour mémoire, il s'agit d'une des peines les plus lourdes qui puissent être prononcées dans notre code pénal.

J'ai donc plaidé dans les intérêts de Ruddy.

J'ai retracé son parcours de vie.

 J'ai essayé d'expliquer  tous les abandons dont Ruddy avait fait l'objet depuis sa plus tendre enfance, abandons qui l’avait définitivement traumatisé. Je me suis bien évidemment appuyé sur les conclusions des experts psychiatres qui parlaient de cette personnalité abandonnique.

 Le dernier expert à prendre la parole devant la cour d'assises avait même indiqué que le discernement était altéré de manière significative.

J'ai posé la question à la cour de savoir ce que cela pouvait laisser comme place à la conscience ?

J'expliquais qu'à mon sens il n'était pas en mesure d'avoir prémédité quoique ce soit. Et puis, j'ai tenté de trouver avec les jurés une solution qui permette à chacun d'y trouver son compte.

Que la mémoire de la victime soit respectée et qu'il fallait que Ruddy soit évidemment déclaré coupable de ces faits.

J'ai précisé qu'aucune sentence ne le ferait revenir, quelle qu'elle soit, et qu'aucune sentence ne permettrait  à la famille de la victime d'amoindrir sa souffrance.

J'expliquais que la société et ses intérêts seraient bien plus préservés par le prononcé d'un suivi socio- judiciaire au long cours, c'est-à-dire une obligation de soins au bénéfice de Ruddy.

 J'ai demandé à la cour que nos consciences n'aient pas à se tourmenter d'un verdict qui ne tiendrait pas compte de toutes ces douleurs, de toute cette souffrance, de cette absence de véritable conscience des actes commis.

 J'ai enfin  sollicité de la cour que leur verdict permette à la mère de Ruddy de voir un jour se lever le poids de la culpabilité qui l’assaille, alors qu'elle a fait tout ce qui était humainement possible.

Après 3:00 de délibéré, la cour d'assises est revenue et l’a déclaré  coupable des faits qui lui étaient reprochés.

En répression elle l’a condamnée à 18 ans de réclusion criminelle accompagnée d'un suivi socio-judiciaire d'une durée de 10 ans.

J'ai cru comprendre au travers de ce verdict que la phrase de Camus que j'avais prononcé lors de mes plaidoiries n'était pas restée vaine :

-l'important n'est pas de guérir, mais de vivre avec ses maux ».

Et Camus d’écrire encore :

 

« il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. »

 
 
 

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